Apprendre à l’ère de l’intelligence artificielle10 min read
Reading Time: 6 minutesCe que veut dire apprendre, et pourquoi l’ère de l’IA en fait un enjeu décisif.
Il n’a jamais été aussi facile d’obtenir une bonne réponse, ni aussi rare de vraiment apprendre. Cette tension traverse tout ce que nous écrivons depuis un an. Sous des sujets en apparence éloignés, comme la lecture, la dissertation, les mathématiques ou la façon dont les grandes écoles recrutent, nous défendons au fond une seule conviction. Ce qui compte n’est pas la réponse, mais le chemin qui y conduit. C’est ce chemin, et lui seul, qui forme une pensée. Une réponse s’obtient, se copie, se génère ; une pensée ne se délègue pas. C’est elle que nous voulons former chez nos élèves, et c’est elle que l’époque, sans y prendre garde, est en train de rendre facultative.
Par Albain Duthoit, directeur pédagogique d'Averroès e-learning
Trois gestes de l’esprit pour apprendre à l’ère de l’IA
De cette conviction découle une méthode. On peut la ramener à trois gestes de l’esprit, que toute notre pédagogie cherche à former, et qui ne valent qu’ensemble.
Comprendre : saisir le sens
Comprendre, d’abord. Le mot dit littéralement prendre ensemble : saisir d’un seul coup comment des éléments épars tiennent les uns aux autres, et ce qu’ils veulent dire. Comprendre ne vise pas les choses une à une, mais leurs liens. L’unité se forme quand les parties composent une figure et que le tout, à son tour, les éclaire ; alors surgit le sens, le pourquoi, le de quoi il s’agit, ce moment qu’on résume d’un « je vois ». C’est notre première manière d’habiter le monde autrement : non plus une collection de faits, mais un ordre qui tient.
Expliquer : déplier pour autrui
Expliquer, ensuite. Comprendre ramasse le sens au-dedans ; expliquer le déplie au-dehors. Le mot vient d’ailleurs de déplier : ce qui restait replié, obscur, tenu d’un bloc dans l’esprit, on l’étale en étapes, dans un discours ordonné, pour quelqu’un d’autre. Cela suppose de mettre en ordre ce qu’on avait saisi d’un coup, d’en donner le pourquoi, et surtout de s’adresser à autrui. C’est là que la pensée sort de soi et se met à l’épreuve : bien souvent, c’est en devant l’expliquer qu’on découvre si l’on avait vraiment compris. Comprendre et expliquer forment ainsi un couple, l’un tourné vers le dedans, l’autre vers le dehors ; l’un ploie le divers en un sens, l’autre le déploie en parole partagée.
Réfléchir : revenir sur ce qu’on croyait savoir
Réfléchir, enfin. Le mot dit un retour : l’esprit revient sur ce qu’il a perçu pour l’examiner. Ce retour n’est pas un repli sur soi, mais un regard qui tourne et retourne la chose, comme on retourne un objet dans la main. On ne réfléchit pas devant ce qui va de soi ; on réfléchit contre un obstacle. On suspend la première réaction, on constitue le problème, on se questionne et l’on se répond, on pèse les raisons jusqu’à trancher. C’est une activité volontaire, dirigée vers l’objet, qui demande de l’effort et du temps, tout le contraire du réflexe et de la rêverie. Réfléchir, c’est se rendre capable de décider par soi-même plutôt que de se laisser porter.
Des gestes qui changent le rapport au monde
Comprendre, expliquer, réfléchir : trois prises de l’esprit sur le monde. L’une saisit le sens, l’autre le partage, la troisième l’éprouve. Nos élèves ne travaillent rien d’autre, qu’ils affrontent un théorème, un texte ou une dissertation. Et ces gestes ne les rendent pas seulement plus habiles en classe. Ils déplacent leur rapport aux choses, qui cessent d’être une matière à réciter pour devenir un monde à comprendre ; leur rapport aux autres, à qui l’on doit désormais rendre une pensée claire ; et leur rapport à eux-mêmes, car on ne pense vraiment qu’en acceptant de revenir sur ce qu’on croyait savoir.
Ces gestes ne s’acquièrent pas en empilant des exercices corrigés, qui installent surtout le réflexe de reconnaître. Ils demandent du temps, de l’effort, l’acceptation de ne pas comprendre tout de suite, et un regard extérieur exigeant, capable de distinguer une pensée d’une récitation. C’est cela, notre méthode, et c’est peu dire qu’elle va à contre-courant de l’époque.
Le mot qui porte tout : apprendre
Ces trois gestes, un seul mot les rassemble et les porte : apprendre. Car comprendre, expliquer et réfléchir ne laissent jamais intact celui qui s’y livre. À force de saisir le sens, de le déplier pour autrui et de revenir sur ce qu’on croyait tenir, quelque chose, en lui, se déplace. C’est le plus courant de nos verbes, et le plus mal compris. Le mot lui-même le dit. Il vient du latin apprehendere : saisir, prendre vers soi. Celui qui apprend ne reçoit pas, il prend. Il tend la main vers ce qu’il ne possède pas encore, et cet effort de préhension le transforme. Ce n’est pas un hasard si comprendre partage la même racine, prehendere, saisir : apprendre prend vers soi, comprendre prend ensemble ; dans les deux cas, l’esprit n’attend pas, il attrape.
Apprendre, ce n’est pas recevoir une information. C’est en être transformé.
C’est là l’essentiel, que l’habitude a fini par oublier. L’élève qui comprend vraiment un théorème ne l’ajoute pas à une liste : quelque chose, dans sa façon de voir, se réorganise. Celui qui traverse un texte difficile, en butant, en recommençant, n’en ressort pas avec un résumé, mais avec un esprit qui ne fonctionne plus tout à fait comme avant. Les Grecs appelaient cela metanoia, un retournement intérieur. Le mot n’a pas vieilli ; ce qu’il désigne non plus.
Ce retournement a ses conditions, et elles sont exigeantes. Il demande du temps, l’inconfort de l’erreur et de la confusion. Il demande la présence d’un autre, un professeur qui ne donne pas la réponse mais renvoie l’élève à sa propre insuffisance jusqu’à ce qu’il la dépasse. Il demande, plus que tout, l’effort, cet investissement de soi dont personne ne peut nous dispenser, parce que c’est lui, précisément, qui produit la transformation.
Apprendre à l’ère de l’IA : ce que la machine change
Or c’est ici que notre époque change la donne. L’intelligence artificielle (IA) livre aujourd’hui la réponse avant même que la question soit posée. La dissertation se génère en trente secondes, l’analyse se produit toute seule, la fiche d’oral s’écrit sans nous. Le résultat est là, parfait en apparence, et le chemin qui devait y conduire a disparu. À l’ère de l’IA, c’est un progrès formidable pour produire des textes ; c’est un danger silencieux pour apprendre. Car ce que la machine supprime, ce n’est pas la peine, c’est le processus, et le processus était l’apprentissage lui-même. L’élève obtient une réponse juste sans avoir traversé ce qui l’aurait transformé. Il a le produit ; il n’a pas changé.
Avec l’IA, apprendre devient invisible sur le bulletin
Le plus troublant, c’est que rien n’y paraît. Les devoirs sont rendus, les notes tombent, les bulletins rassurent. Une famille peut croire, en toute bonne foi, que son enfant apprend, alors qu’il a seulement appris à obtenir le bon résultat au bon format. L’écart ne se lit sur aucun relevé de notes. Il se révèle plus tard, le jour où il faut penser devant une question nouvelle, sans machine et sans modèle.
On pourrait croire l’inverse : puisque la machine sait tout, à quoi bon apprendre ? C’est se méprendre sur ce qu’est l’intelligence artificielle. Elle produit des réponses ; elle ne pense pas à notre place le jour où il faut décider, juger, créer ou convaincre. Et pour s’en servir avec discernement, encore faut-il savoir évaluer ce qu’elle avance, y repérer une erreur, refuser une facilité, ce qui suppose un esprit déjà formé. Loin de rendre l’apprentissage superflu, elle en fait la condition de son bon usage.
Voilà pourquoi je crois que ce vieux mot, apprendre, n’a jamais été aussi décisif qu’à l’ère de l’IA. À l’heure où tout invite à contourner l’effort, savoir encore apprendre pour de bon devient un avantage rare. Ceux qui l’auront gardé, ou reconquis, penseront quand beaucoup se contenteront de faire semblant.
Ce que nous en avons fait : les Parcours Ambition
Si apprendre demande du temps, de la friction et un regard extérieur, alors la vraie question, pour une école à l’ère de l’IA, devient simple : offre-t-elle ces conditions, ou les supprime-t-elle sans y penser ? Beaucoup, aujourd’hui, les suppriment. Nous avons choisi l’inverse.
Nous avons conçu Les Parcours Ambition pour organiser, patiemment, la transformation dont je viens de parler. En petit groupe, parce qu’on ne forme pas une pensée dans l’anonymat d’une classe nombreuse. Dans la durée, parce qu’un retournement intérieur ne se décrète pas en une séance. Et sous un regard exigeant, celui d’un professeur qui connaît assez chaque élève pour distinguer une idée d’une récitation, et qui refuse de lâcher.
C’est là que se travaillent ces trois gestes : comprendre en profondeur, expliquer à l’oral sans filet, réfléchir devant un problème neuf. C’est là, aussi, que l’intelligence artificielle cesse d’être une menace pour redevenir un simple outil : quand un élève a d’abord appris à penser par lui-même, il peut s’en servir sans lui déléguer sa pensée.
C’est enfin, très concrètement, ce que les formations sélectives attendent. Une classe préparatoire, un institut d’études politiques, un jury de concours ne demandent pas de réciter un programme : ils cherchent une pensée qui tienne debout devant l’imprévu. L’élève qui a appris à comprendre, à expliquer et à réfléchir y retrouve un terrain familier, quand d’autres, pourtant brillants au lycée, le découvrent trop tard.
Au fond, tout se joue à un seuil : celui qui sépare le lycée, où l’on peut réussir en restituant, des études supérieures, où il faut penser par soi-même. C’est ce passage que nous préparons, non pas en donnant de l’avance, mais en installant tôt une manière de travailler que la suite rendra décisive.
Le savoir se transmet ; la pensée, elle, se forme.
Nous avons choisi de former la pensée. Un élève entre chez nous en sachant des choses ; il en ressort en pensant autrement. C’est plus lent et plus exigeant, mais c’est, à l’ère de l’IA, la seule voie qui reste vraiment décisive.



